ASDE 055 SJM

Spontanéité et pluralisme du peuple de Dieu

 (1ère partie)

De saint Josemaria Escriva

Extraits du livre

Entretiens

 

Ce livre reprend sept entretiens que saint Josémaria a accordés, entre 1966 et 1968, au Figaro, The New York Times, L’Osservatore della Domenica et plusieurs revues espagnoles (Telva, Gaceta Universitaria, Palabra).

 

Le fondateur de l’Opus Dei répond, souvent en détail, aux questions qui lui sont posées sur l’Église et le Concile – lequel venait de s’achever – sur l’Opus Dei, les droits et les libertés individuelles, la vie universitaire, la femme et la société, etc.

 

L’ouvrage se conclut avec l’homélie  » Aimer le monde passionnément  » prononcée sur le campus de l’Université de Navarre le 8 octobre 1967 devant 40 000 personnes venant de l’Espagne et d’autres pays d’Europe et d’Amérique. Cette homélie, au puissant souffle spirituel, exprime de façon claire, condensée et directe, l’esprit dont s’inspirent les réponses données par le fondateur aux différents journalistes.

 

Entretiens avec Mgr Escriva de Balaguer fut publié la première fois au dernier trimestre 1968 en espagnol, anglais, italien et portugais. Plus tard, il fut édité en français, allemand, catalan, néerlandais, polonais et chinois. Au total, 350 000 exemplaires de l’ouvrage ont été édités jusqu’à aujourd’hui.

 

 

Nous voudrions entamer cette interview par une question qui suscite, dans de nombreux esprits, les interprétations les plus diverses : l’aggiornamento. Quel est, à votre avis, le véritable sens de ce mot, appliqué à la vie de l’Église ?

 

— Fidélité. Pour moi, aggiornamento signifie avant tout : fidélité. Un mari, un soldat, un administrateur est d’autant meilleur mari, d’autant meilleur soldat, d’autant meilleur administrateur qu’il affronte plus fidèlement, à chaque instant, toute nouvelle circonstance de sa vie, et répond aux fermes engagements d’amour et de justice qu’il a pris un jour. Cette fidélité opérante, délicate et constante — qui est difficile, comme est difficile toute application de principes à la réalité changeante des contingences — est, pour cette raison même, la meilleure défense de la personne contre le vieillissement de l’esprit, l’aridité du cœur et la sclérose mentale.

Il en va de même pour la vie des institutions, et très singulièrement pour la vie de l’Église, qui obéit, non pas à un projet précaire de l’homme, mais à un dessein de Dieu. La Rédemption, le salut du monde sont nés de la fidélité aimante et filiale de Jésus-Christ — et de nous-mêmes avec Lui — à la volonté du Père céleste qui l’a envoyé. C’est pourquoi l’aggiornamento de l’Église — aujourd’hui comme à toute autre époque — est fondamentalement ceci : une réaffirmation joyeuse de la fidélité du Peuple de Dieu à la mission reçue, à l’Évangile.

 

Il est clair que cette fidélité — vivante et actuelle dans chaque circonstance de la vie des hommes — Peut exiger, et, en fait, a maintes fois exigé, au cours de l’histoire deux fois millénaire de l’Église, et récemment au concile Vatican II, des développements doctrinaux, dictés par l’événement, dans l’exposé des richesses du depositum fidei, de même que des changements appropriés et des réformes qui perfectionnent — dans leur élément humain, perfectible — les structures de l’organisation et les méthodes missionnaires et apostoliques. Mais il serait pour le moins superficiel de penser que l’aggiornamento consiste d’abord à changer, ou que tout changement aggiorna. Il suffit de songer qu’il ne manque pas de gens, en marge de la doctrine conciliaire et contrairement à elle, pour désirer aussi des changements qui feraient revenir plusieurs siècles en arrière — jusqu’à la période féodale pour le moins — le chemin progressif du Peuple de Dieu.

 

Le concile Vatican II a largement utilisé, dans ses documents, l’expression « Peuple de Dieu », pour désigner l’Église, et a mis ainsi en évidence la responsabilité commune de tous les chrétiens dans la mission unique de ce Peuple de Dieu. Quelles caractéristiques doit posséder, à votre avis, l’« opinion publique nécessaire dans l’Église » — dont parlait déjà Pie XII — pour refléter, en effet, cette responsabilité commune ? Comment le phénomène de l’« opinion publique dans l’Église » est-il affecté par les relations particulières d’autorité et d’obéissance que l’on trouve au sein de la communauté ecclésiale ?

 

— Je ne conçois pas qu’il puisse y avoir obéissance véritablement chrétienne, si cette obéissance n’est pas volontaire et responsable. Les fils de Dieu ne sont ni des pierres ni des cadavres ; ce sont des êtres intelligents et libres, élevés tous au même ordre surnaturel, comme la personne qui commande. Mais on ne pourra jamais faire bon usage de l’intelligence et de la liberté — pour obéir autant que pour opiner — si l’on n’a pas la formation chrétienne suffisante. C’est pourquoi le problème de fond de l’« opinion publique nécessaire dans l’Église » équivaut au problème de la formation doctrinale nécessaire des fidèles. Certes, l’Esprit Saint distribue ses dons en abondance parmi les membres du Peuple de Dieu — qui sont tous coresponsables de la mission de l’Église —, mais cela n’exempte personne, bien au contraire, du devoir d’acquérir la formation doctrinale appropriée.

J’entends par doctrine la connaissance suffisante, que chaque fidèle doit avoir, de la mission totale de l’Église et de la participation particulière et, par conséquent, de la responsabilité spécifique qui lui incombe, à lui, dans cette mission unique. Tel est — comme l’a rappelé maintes fois le saint-père — le colossal travail de pédagogie que l’Église doit entreprendre en cette époque postconciliaire. C’est en rapport direct avec ce travail qu’il faut mettre, je pense — entre autres espérances qui sont aujourd’hui latentes au sein de l’Église —, la solution correcte du problème auquel vous faites allusion. Car ce ne seront certainement pas les intuitions plus ou moins prophétiques de quelques charismatiques sans doctrine, qui pourront assurer l’opinion publique nécessaire dans le Peuple de Dieu.

 

Quant aux formes d’expression de cette opinion publique, je ne considère pas que ce soit un problème d’organes ou d’institutions. L’instrument approprié peut en être aussi bien un Conseil pastoral diocésain que les colonnes d’un journal — même s’il n’est pas officiellement catholique — ou la simple lettre personnelle d’un fidèle à son évêque, etc. Les possibilités et les modalités légitimes, grâce auxquelles cette opinion des fidèles peut se manifester, sont très diverses, et il ne semble pas qu’on puisse ni ne doive les corseter en créant une nouvelle entité ou une nouvelle institution. Et moins encore s’il s’agissait d’une institution qui risquerait — c’est si facile — d’être monopolisée ou instrumentalisée, en fait, par un groupe ou une chapelle de catholiques officiels, quelle que fût la tendance ou l’orientation dont cette minorité s’inspirerait. Cela mettrait en péril le prestige même de la Hiérarchie et semblerait se moquer des autres membres du Peuple de Dieu.

 

 

Le concept de Peuple de Dieu, dont nous venons de parler, exprime le caractère historique de l’Église en tant que réalité d’origine divine, qui se sert également, dans son cheminement, d’éléments changeants et périssables. Dès lors, comment le prêtre doit-il mener son existence sacerdotale ? Sur quel trait mettriez-vous l’accent, au moment présent, dans le personnage du prêtre, tel qu’il est décrit par le Décret Presbyterorum Ordinis ?

 

— Je mettrais l’accent sur un trait de l’existence sacerdotale qui, précisément, n’appartient pas à la catégorie des éléments changeants et périssables. Je me réfère à la parfaite union qui doit s’opérer — et le Décret Presbyterorum Ordinis le rappelle à maintes reprises — entre consécration et mission du prêtre, ou, ce qui revient au même, entre vie personnelle de piété et exercice du sacerdoce ministériel, entre relations filiales du prêtre avec Dieu et relations pastorales et fraternelles avec les hommes. Je ne crois pas à l’efficacité ministérielle du prêtre qui n’est pas un homme de prière.

 

 

Certains secteurs du clergé sont inquiets de la présence, dans la société, du prêtre qui cherche — en s’appuyant sur la doctrine du Concile (Const. Lumen gentium, n° 31 ; Decr. Presbyterorum Ordinis, n° 8) — à s’exprimer au moyen d’une activité professionnelle ou ouvrière dans la vie civile, « prêtres au travail », etc. Nous aimerions connaître votre opinion à ce sujet.

 

— Je tiens à dire d’abord que je respecte l’opinion contraire à celle que je vais exprimer, encore que je la juge erronée pour de multiples raisons ; et à dire aussi que mon affection et mes prières accompagnent ceux qui la défendent personnellement de tout leur zèle apostolique.

 

Je pense que, quand le sacerdoce est correctement exercé — sans timidité ni complexes qui témoignent ordinairement d’une absence de maturité humaine, et sans prééminence cléricale qui trahirait un sens assez pauvre du surnaturel —, le ministère du prêtre assure suffisamment par lui-même une présence légitime, simple et authentique, de l’homme-prêtre parmi les autres membres de la communauté humaine auxquels il s’adresse. D’ordinaire il n’en faudra pas davantage pour vivre en communion de vie avec le monde du travail, comprendre ses problèmes et participer à son sort. Mais ce qui, bien entendu, serait rarement efficace — pour être condamné d’avance à l’échec, par manque d’authenticité — ce serait de recourir au passeport ingénu de certaines activités laïques exercées en amateur, ce qui peut offenser, pour bien des raisons, le bon sens des laïcs eux-mêmes.

 

Le ministère sacerdotal est d’ailleurs — et davantage encore à notre époque où le clergé fait gravement défaut — un travail terriblement absorbant, qui ne permet pas, faute de temps, d’exercer une double activité. Les âmes ont tellement besoin de nous, même si beaucoup d’entre elles l’ignorent, qu’on n’y suffit jamais. On manque de bras, de temps, de forces. C’est pourquoi j’ai l’habitude de dire à mes prêtres que si l’un d’eux notait un jour qu’il a du temps de reste, il pourrait être certain, ce jour-là, de n’avoir pas bien accompli son sacerdoce.

 

Et remarquez qu’il s’agit, dans le cas de ces prêtres de l’Opus Dei, d’hommes qui, avant de recevoir les ordres sacrés, ont d’ordinaire exercé pendant des années une profession ou un métier dans la vie civile : ce sont des ingénieurs-prêtres, des médecins-prêtres, des ouvriers-prêtres, etc. Néanmoins, je n’en connais aucun qui ait jugé nécessaire — pour se faire écouter et estimer dans la société civile, parmi ses anciens collègues et compagnons — de s’approcher des âmes en tenant en main une règle à calcul, un stéthoscope ou un marteau pneumatique. Il est vrai que parfois ils exercent — d’une manière compatible avec les obligations de l’état clérical — leur profession ou leur métier respectifs. Cependant aucun d’eux ne pense que cela soit nécessaire pour s’assurer une « présence dans la société civile », mais bien pour d’autres motifs : charité sociale, par exemple, ou nécessité économique absolue, pour mettre en marche une œuvre apostolique. Saint Paul, lui aussi, retournait parfois à son ancien métier de fabricant de tentes ; mais jamais parce qu’Ananie lui aurait dit, à Damas, d’apprendre à fabriquer des tentes de manière à pouvoir ainsi prêcher dûment l’Évangile du Christ aux Gentils.

 

Bref — et notez que, par-là, je ne préjuge en rien de la légitimité et de la droiture d’intention d’aucune initiative apostolique —, j’estime que l’intellectuel-prêtre et l’ouvrier-prêtre, par exemple, sont des personnages plus authentiques et plus conformes à la doctrine de Vatican II que le prêtre-ouvrier. Sauf pour ce qu’il représente d’activité pastorale spécialisée — qui sera toujours nécessaire —, le personnage classique du prêtre-ouvrier appartient maintenant au passé ; un passé qui masquait à beaucoup le potentiel merveilleux de l’apostolat des laïcs.

 

On entend parfois formuler des reproches à l’égard de ces prêtres qui adoptent une attitude concrète, dans des problèmes à caractère temporel et plus spécialement à caractère politique. Beaucoup de ces attitudes, à la différence de ce qui se passait à d’autres époques, tendent généralement à défendre la liberté, la justice sociale, etc. Il est également certain que le propre du sacerdoce ministériel n’est pas d’intervenir activement dans ce domaine, sauf cas très rares. Mais ne croyez-vous pas que le prêtre doive dénoncer l’injustice, l’absence de liberté, etc., en tant qu’elles ne sont pas chrétiennes ? Comment concilier concrètement ces deux exigences ?

 

— Une partie essentielle du munus docendi du prêtre consiste à enseigner les vertus chrétiennes — toutes les vertus chrétiennes — ainsi que leurs exigences et leurs manifestations concrètes dans les diverses circonstances de la vie des hommes auprès desquels il exerce son ministère. De même qu’il doit enseigner à respecter et à estimer la dignité et la liberté dont Dieu a doté la personne humaine en la créant, et la dignité surnaturelle particulière que le chrétien reçoit par le baptême.

 

Aucun prêtre, qui accomplit ce devoir ministériel qui est le sien, ne pourra jamais être accusé — si ce n’est par ignorance ou mauvaise foi — de se mêler de politique. On ne pourrait même pas dire qu’en développant ces enseignements, il s’immisce dans la tâche apostolique spécifique qui incombe aux laïcs d’ordonner chrétiennement les structures et les tâches temporelles.

 

 

L’Église entière manifeste sa préoccupation envers les problèmes du Tiers Monde. À cet égard, on sait que l’une des plus grandes difficultés réside dans la pénurie de clergé et spécialement de prêtres autochtones. Que pensez-vous à ce sujet et, en tout cas, quelle est votre expérience dans ce domaine ?

 

— Je pense en effet que l’accroissement du clergé autochtone est un problème d’une importance capitale pour assurer le développement — voire la permanence — de l’Église dans de nombreuses nations et spécialement dans ces pays qui traversent, pour l’instant, une crise de nationalisme exacerbé.

 

Quant à mon expérience personnelle, je dois dire que l’un des nombreux motifs que j’ai de rendre grâces au Seigneur, est de voir avec quelle saine doctrine, avec quelle vision universelle, catholique, et avec quelle volonté de servir — ils sont, bien entendu, meilleurs que moi — se forment et arrivent au sacerdoce, dans l’Opus Dei, des centaines de laïcs de diverses nations — aujourd’hui plus de quatre-vingts pays — où le développement du clergé autochtone s’impose avec urgence. Certains de ces prêtres ont accédé à l’épiscopat dans ces pays mêmes et ils y ont créé des séminaires florissants.

 

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