Cardinal Sarah – Le langage premier du Seigneur : le silence

Entretien

« Le langage premier du Seigneur, c’est le silence »

Cardinal Sarah

Partie 1

 

En marge de nos articles sur le livre du Cardinal Sarah relatif au silence, voici un article paru sur le site infoCATHO, il y a trois ans déjà.

 

« La force du silence : contre la dictature du bruit ». Ce livre a peut-être fait partie des cadeaux reçus ou offerts à Noël cette année. Lors de sa venue en France, le Cardinal Sarah en avait fait la présentation au micro de Radio Notre-Dame, évoquant tour à tour la nécessité du silence, celle de retrouver le sens de la messe, son regard sur l’Occident, la délicate gestion de son dicastère, et le message qu’il nous adresse pour Noël.

 

Nous avons retranscrit pour vous l’essentiel de son entretien.

 

 

Éminence, pourquoi est-ce si difficile, au fond, de de trouver le silence, peut-être de chercher le silence ?

 

Parce que nous vivons dans une ambiance de bruit, dans une ambiance où l’homme a du mal à rester silencieux, parce que probablement nous avons peur de nous rencontrer nous-mêmes, de nous voir tels que nous sommes, nous avons aussi peur de rencontrer les autres. Alors on fait beaucoup de bruit ! Et pourtant le silence est vital ; parce que si vous voulez vous reposer par exemple, vous avez besoin de silence autour de vous, si vous voulez lire quelque chose d’intéressant, vous avez besoin de silence, vous voulez écouter une musique, vous voulez parler dans l’intimité…. Le silence est vital, sans silence l’homme ne peut pas vivre.

 

Pourquoi la « dictature du bruit » comme terme ?

 

Parce que, effectivement, nous vivons une vraie dictature : vous avez constamment la télévision, constamment la radio, constamment les machines, constamment les gens qui écoutent de la musique, comme si on ne veut pas nous laisser vraiment à nous-mêmes, comme si l’on veut nous sortir de nous-même, par force. C’est donc vraiment une dictature, et il est difficile de se soustraire à cette dictature.

 

J’avais envie d’entrer un peu plus dans les raisons qui vous ont fait écrire ce livre. Parcours pas commun, passage à la Grande Chartreuse, archevêque à 34 ans… Peut-il arriver qu’un prêtre, bon et pieux, une fois élevé à la dignité épiscopale, tombe rapidement dans la médiocrité et le souci de réussir, dans les affaires du monde, agité par le souci de plaire… et qu’il s’étouffe progressivement ? Est-ce que ce n’est pas la raison pour laquelle vous avez écrit ce livre ? Est-ce que c’est quelque chose contre lequel vous vous êtes battu ?

 

Certainement ! Vous savez, nous sommes tous menacés par le succès, menacés par le plaire ; nous sommes tentés d’être comme tout le monde, d’être dans le bruit…. En fait, nous nous abîmons nous-mêmes, parce que ce qui fait notre identité propre c’est cette capacité de rentrer en soi-même, de se regarder, de voir d’où je viens, où je vais, pourquoi suis-je dans ce monde, quelle est ma mission propre ? Et toutes ces questions ne peuvent être résolues que par un vrai silence. Pas seulement l’absence de bruit à l’extérieur : le bruit est souvent à l’intérieur de nous-même ! L’orgueil, le vouloir plaire, le vouloir être vu par tout le monde. Le plus grand bruit, c’est peut-être celui qui est à l’intérieur de nous-même : notre ambition, notre légèreté, notre capacité à vouloir coûte que coûte réussir, même si on n’en a pas du tout les moyens. Et il faut se battre pour retrouver ce silence où nous nous trouvons nous-même, où nous nous identifions nous-même. Et c’est cette identité que nous offrons aux autres, ce que nous sommes que nous offrons aux autres, réellement, pas ce que nous paraissons ! Ce qui compte, ce n’est pas le paraître, mais donner les vraies réalités, les vraies valeurs qui sont au-dedans de nous-même et qui ne vient pas de notre capacité intellectuelle mais qui nous vient de quelqu’un d’autre qui nous fait être nous-même. C’est Dieu, et Dieu ne parle que dans le silence. Le langage premier du Seigneur, c’est le silence, et nous l’écoutons dans le silence. Et c’est là que l’homme se réalise, que le prêtre se réalise : lorsqu’il est capable d’oraison, de méditation silencieuse, de prière silencieuse. Et cette réussite il ne la percevra peut-être pas matériellement, mais il en verra l’efficacité. La prière est efficace, mais pas de manière extérieure : elle vient petit à petit dans la manière de vivre, dans la manière de parler, dans la manière d’être avec les autres. C’est donc une lutte constante pour étouffer le bruit que nous faisons.

 

Vous qui avez des responsabilités très importantes depuis l’âge de 34 ans, est-ce que la solitude n’a pas été au fond votre plus grande compagne de vie ?

 

Je crois que la solitude est l’arme la plus efficace dans une responsabilité telle que celle d’être évêque. Si vous n’êtes pas solitaire, il est difficile de rencontre la personne qui vous envoie en mission. Le Christ lui-même, avant de commencer sa mission, a été 30 ans solitaire. Personne ne savait qui était cet homme-là. Et même avant sa mission officielle, il a pris 40 jours et 40 nuits dans la solitude absolue Et, bien souvent, il a mené ses apôtres dans le désert, dans la solitude. Je pense qu’il est important de se retrouver tout seul avec Dieu, de se trouver tout seul avec soi-même, pour être en contact avec Dieu, mais en contact avec soi-même d’abord et sa propre mission. Je pense que la solitude est liée au silence : si je veux trouver le silence j’ai besoin d’être seul. Je pense que les deux, la solitude et le silence, sont comme deux époux.

 

Quelqu’un qui est responsable est obligé d’être seul quelques fois. C’est dur, mais c’est indispensable : si vous n’êtes pas seul, comment allez-vous comprendre, analyser, envisager la mission qui est la vôtre ? Vous avez besoin d’une solitude pour réfléchir, pour prier, pour comprendre la mission qui est la vôtre.

 

Cette France tourmentée…. Comment regardez-vous notre Occident, Éminence ?

 

Je crois qu’il ne faut pas être trop pessimiste. C’est vrai qu’il y a un abandon de la foi, des valeurs chrétiennes, de la pratique. C’est vrai qu’il y a de grands problèmes au niveau de l’Eglise, au niveau de la société. On a l’impression que, au niveau de l’Eglise, il n’y a pas beaucoup de certitudes pour certaines questions, cela désoriente le peuple de Dieu : que faut-il croire ? Où aller ? Dans quelle direction ? Qu’est-ce qui est vrai, qu’est-ce qui n’est pas vrai ? Quel est l’enseignement de l’Eglise ?

 

Il y a des choses nouvelles proposées par la société : des valeurs nouvelles, une façon de concevoir la vie, de concevoir la famille, de concevoir les problèmes sociaux, de concevoir les valeurs. Il a donc des difficultés réelles, malgré cela je crois qu’il y a une grande proportion de la population occidentale qui croit encore à l’Evangile, qui croit encore aux valeurs chrétiennes. Il faut reconnaître que le catéchisme a été un peu négligé : on a fait faire des dessins aux enfants, mais pas une assimilation de la doctrine. Quand ils grandissent, ils ont une connaissance très vague de leur foi. Cela contribue à une diminution de la pratique puisqu’ils ne savent pas ce qu’ils doivent croire, ce qu’ils doivent faire. Ils se sentent un peu abandonnés. Mais il faut reconnaître qu’en France, par exemple, il y a encore une grande proportion du peuple chrétien qui croit encore, qui vit encore sa foi.

 

J’ai été vraiment impressionné par les jeunes que j’ai rencontré à Vezelay cette année lors de leur pèlerinage : leur engagement radical, leur volonté de suivre le Christ de manière radicale. Je n’avais jamais vu ça ! Et ils étaient 2500 jeunes ! Et il n’y a pas qu’eux. Je pense que ces jeunes-là ne représentent peut-être qu’une petite minorité, mais une grande proportion de jeunes qui croient, il suffit qu’ils trouvent quelqu’un qui les guide, qui les oriente vers le Christ et ils vont retrouver la foi.

 

Nous les prêtres, les évêques, nous ne devons pas nous sentir innocents dans l’abandon actuel de la foi. Est-ce que nous avons fait notre travail ? Est-ce que nous avons enseigné ? Est-ce que nous avons vraiment suivi l’enseignement donné aux enfants ?

 

Ce que je souhaite à chacun ?

 

Le Christ nous demande tout le temps : si tu veux, suis-moi…. Que nous acceptions de suivre le Christ, mais sans modifier son évangile, sans compromission. Beaucoup de gens l’ont suivi, et l’ont suivi jusqu’à la mort. Il y a des chrétiens, aujourd’hui, qui Le suivent en mourant : en Afrique, au Moyen Orient…

 

Même à Paris il y a des gens qui sont persécutés : lorsqu’on détruit notre foi chrétienne, lorsqu’on détruit nos familles, lorsqu’on détruit nos valeurs, il y en a qui résistent ! Et vous, vous avez résisté longtemps, plusieurs fois en France. Vous avez manifesté plusieurs fois pour dire que vous n’étiez pas d’accord avec ce que l’on veut vous imposer, des milliers et des milliers de personnes.

 

Et il y en a aussi qui résistent silencieusement. L’Eglise tient debout encore, elle tient debout pourquoi ? Parce qu’il y a des chrétiens qui tiennent. Ils ne sont peut-être pas nombreux, mais ce n’est pas le nombre qui compte ! Une église (le bâtiment) est tenue par des piliers, et ce n’est pas une « forêt » de piliers…

 

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