ASDE 06 : Le jeune homme riche

Quel riche peut être sauvé ?

 

Dans une homélie sur le célèbre épisode de l’homme riche qui, tout triste, n’a pu répondre à l’appel du Christ à la suivre « parce qu’il avait de grands biens », Clément d’Alexandrie (+/-150-215) se montre un véritable humaniste chrétien en raison de son équilibre sur le plan moral, car il s’oppose à tout rigorisme sans édulcorer pour autant les exigences évangéliques.

 

Qui est Clément d’Alexandrie ? Présentons-le de façon sommaire.

 

Rappelons d’abord qu’Alexandrie a été un des grands centres intellectuels de l’Antiquité, une ville de culture et de richesse qui comptait presque un million d’habitants. La présence de Ptolémée la transforme en une capitale de la culture hellénistique. Ses bibliothèques avaient une réputation mondiale. Grecs et Juifs y étaient majoritaires.

 

Quant à Clément lui-même, il est né païen, à Athènes, selon toute vraisemblance. Il se convertit puis voyagea beaucoup. Il trouva chez Pantène qui dirigeait avec brio l’Ecole Catéchétique d’Alexandrie fondée par son évêque Demetrius dès 180, les réponses aux questions que lui posait son exigence intellectuelle. Exposé par un homme si cultivé, la science chrétienne le comblait dans ses aspirations. Clément qui admirait Pantène fut désigné comme successeur de celui-ci. Dans sa production littéraire dont les ouvrages principaux sont le Protreptique, le Pédagogue et les Stromates sont les ouvrages principaux, Clément veut exhorter les païens à adhérer au Christ et à son message, éduquer les néophytes à une vie morale conforme à cette adhésion pour parvenir à cette connaissance véritable qu’offre le dogme chrétien bien compris et vécu dans la charité.

 

Abordons l’homélie elle-même qui, remaniée en opuscule, s’attarde particulièrement au verset suivant :

« Il est plus difficile à un riche d’entrer dans le royaume des cieux qu’à un chameau de passer par le trou d’une aiguille. »

 

En une grande métropole comme Alexandrie d’Egypte, la jeune communauté chrétienne, composée de personnes venant de milieux sociaux les plus divers, nepouvait éviter de s’affronter aux problèmes concrets posés par les inégalités et les disparités dans la distribution des richesses, d’autant plus que résonnait encore avec force la parole du Seigneur qui avait invité le jeune homme riche à vendre tous ses biens pour suivre la voie de la perfection.

 

Dans les discussions qui ont dû secouer la communauté chrétienne de l’époque, Clément, s’opposant avec décision aux opinions rigoristes de ceux qui soutenaient la nécessité absolue d’abandonner toutes ses richesses pour obtenir le salut, interprète l’épisode évangélique du jeune homme riche comme une invitation au détachement intérieur du désir de la richesse, de la soif de posséder. Les biens terrestres, considérés en soi, ne sont ni bons ni mauvais : ils sont moralement neutres, comme n’importe quel instrument. Leur valeur dépend de l’usage qu’on en fait et par conséquent, le riche qui utilise bien ce qu’il possède en faisant l’aumône est moralement plus digne qu’un pauvre qui passe sa vie à convoiter la richesse. Le mal ne réside pas tant dans la possession de la richesse que dans l’attachement passionné pour elle, dans le désir inconsidéré qui en fait la valeur suprême de la vie.

 

Le riche peut donc être sauvé ! Ce n’est pas un barbare que Clément voit dans le riche mais un désespéré, comme ce jeune homme qui s’est mépris sur les paroles du Christ et a cru que son statut était désormais sans issue du point de vue de son salut. En ramenant l’espérance au cœur du riche, Clément compte restaurer aussi en lui le sens du partage.

 

S’il fallait résumer en quelques mots le contenu du sermon, je dirais ceci :

 

Clément montre que Dieu seul étant bon, les richesses nous sont données par la munificence. De soi, elles ne sont ni bonnes, ni mauvaises, elles prennent le reflet de nos âmes. Ce ne sont pas les richesses qu’il faut détruire mais les vices de notre cœur qui aboutissent à l’avarice des uns, à l’envie chez les autres. Moralement neutres, les biens terrestres sont comme n’importe quel instrument, leur valeur dépend de l’usage que l’on en fait.

 

L’appel lancé par Jésus au jeune homme riche est donc une invitation au détachement intérieur par rapport au désir de la richesse, à la soif de posséder. Le riche est un usufruitier, il possède pour se conformer à la volonté de Dieu : les richesses lui permettent de secourir le pauvre et d’exercer le détachement en mettant en pratique l’amour du prochain.

 

Un repentir, même tardif, suffit de racheter un pécheur, parce que Dieu est Amour et qu’il ne pourra qu’introduire dans le Royaume le riche converti. L’éternité et l’allégresse s’affirment aux dépens du jugement et de la peur. Ce que cet enseignement perd en virulence, il le regagne donc en humanité et l’homélie est toute entière une exhortation chaleureuse, un éveil à l’espérance.

 

La nature des richesses est donc d’être possédées, mais aussi de secourir et celles-ci doivent être gérées par les chrétiens selon leur nature. A cette condition, on peut être riche et pauvre tout ensemble.

 

Mais écoutons Clément lui-même s’exprimer :

 

« Vends tes possessions. » Qu’est-ce que cela signifie ? Il (Jésus) ne lui commande pas (au riche), comme certains le pensent sans réflexion, de jeter à la rue ce qu’il possède, mais il lui ordonne de bannir de son âme son opinion de la richesse, l’excitation, le désir morbide, l’anxiété à ce sujet, qui sont les épines en son existence, qui étouffent chez lui la semence de vie. Il ne faut donc pas jeter dehors les richesses qui peuvent servir à notre prochain. Car elles sont des biens utiles et donnés par Dieu pour l’usage des hommes. Elles se trouvent entre nos mains, elles sont mises en notre pouvoir, comme des matériaux et des instruments destinés à être employé intelligemment. Si vous les utilisez avec habileté, elles feront bon usage ; si cette habileté vous fait défaut, vos richesses souffriront de votre incompétence, mais en elles-mêmes, elles ne méritent pas le blâme. En faites-vous mauvais usage, elles deviennent les servantes du mal. Car leur nature est de servir, non de gouverner. Cela donc qui n’est en soi-même ni bon ni mauvais ne saurait être blâmé, mais seulement celui qui a le pouvoir d’en faire un bon comme un mauvais usage, parce qu’il possède la liberté de choix. Que nul donc ne détruise les richesses, mais qu’il détruise plutôt les passions de son âme, qui empêchent un meilleur usage des richesses. Le renoncement et la vente de toutes nos possessions concernent les passions de notre âme.

 

Il y a donc une richesse de bon aloi et une richesse de mauvaise aloi, car nous savons qu’elles ne sont pas séparées par la nature l’une de l’autre. Ainsi, il existe une sorte de richesse qu’il convient d’acquérir, et une autre non, mais qu’il faut rejeter. C’est la pauvreté spirituelle qui est bénie par Dieu. Ainsi Matthieu ajoute, « Bienheureux les pauvres. » Comment ? « En esprit. » Puis, « Bienheureux ceux qui ont faim et soif de justice de Dieu. » Mais malheur à ces pauvres qui, dénués de Dieu et plus encore des biens terrestres, ne se nourrissent pas de sa justice.

 

Nous terminerons en concluant en trois points.

 

L’idée de dissocier le détachement du cœur du détachement réel par le partage est étrangère à la doctrine des Pères. Pour le riche, le trésor dans le ciel, c’est l’amitié des pauvres, acquise par le partage. Il est impossible de dire plus clairement que le droit de propriété comporte une forme légitime et nécessaire. Les Pères de l’Eglise, même avant le 4ème siècle, professaient donc déjà cet équilibre entre les principes de la propriété privée et la destination universelle des biens.

 

Ceci dit, il apparaît impossible de discerner chez l’un ou l’autre, une tendance qui s’apparenterait soit au libéralisme, soit au socialisme.

 

On a dit par exemple que les Pères grecs ont été les ennemis de la propriété privée, qu’elle était dans leur pensée presque un péché, alors que les Pères latins, plus juristes, l’auraient admise plus aisément. Mais une étude sérieuse des textes ne permet pas d’étayer cette thèse. Les uns et les autres se situent tout simplement dans la grande perspective chrétienne. Leur pensée y trouve un équilibre et une unanimité remarquables. Il serait hasardeux d’affirmer même des différences d’accent.

 

Chanoine Jean-Pierre Mondet ( )

 

 

 

 

 

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