ASDE 06 : Liber Quaestionum de sainte Brigitte de Suède (1)

LIBER QUOESTIONUM

de Sainte Brigitte

Partie 1

 

 

Vers la fin de l’été 1346 Brigitte se rendit à Vadstena. Il s’agissait sans doute de poser la première pierre du couvent. Elle emmenait des amis et une suite nombreuse. Chemin faisant, ses compagnons causaient avec elle. A l’une de leurs demandes elle cessa de répondre. Ravie en extase, elle n’appartenait plus à ce monde et les rênes tombèrent de ses mains. Un serviteur mit pied à terre, et dut la guider entre les chaumières de pêcheurs groupées autour des ruines du château. Quand on arriva au monastère de Sainte Marie où les Cisterciens offraient l’hospitalité à leur suzeraine, son extase, qui durait depuis près d’une heure, n’avait point cessé. Il fallut l’en arracher violemment. Affligée elle se tourna vers son confesseur ; on lui faisait quitter un entretien céleste où Dieu répondait à des questions qu’elle n’eût point osé formuler, comme jadis il répondait aux questions de Job.

 

Durant cette vision, Brigitte apercevait une échelle qui, de la terre, montait jusqu’aux pieds du Juge suprême. Près de son Fils se tenait la Vierge-Mère, entourée d’anges et d’une foule de saints. Sur les degrés l’extatique discernait un religieux suédois, qu’elle croyait intelligent des choses de Dieu et savant théologien ; mais dans sa vision, il ressemblait plutôt à un démon qu’à un moine. Plein d’orgueil et de ruse, le docteur interrogea seize fois son Juge, et seize fois le Juge daigna répondre.

 

 

I. Pourquoi, disait le moine, m’avez-vous donné des sens, si ce n’est pas pour faire leur volonté ?

– Mon ami, répondait le Maître, les sens ne sont pas les instruments du bon plaisir de l’homme, ils doivent servir au bien de son âme.

 

II. Pourquoi, continuait le théologien, n’est-il pas permis de s’enorgueillir, puisque votre passion a expié nos fautes ? Pourquoi n’est-il pas permis de se venger, de jouir ou de se reposer ?

 

– L’orgueil éloigne du ciel, l’humilité y conduit, répliquait le Juge. Le rôle du corps de l’homme et des biens temporels est de faire acquérir à l’âme les biens éternels. La source de la justice n’est pas la vengeance, mais la charité. On ne doit prendre le repos nécessaire à l’infirmité humaine que si la pénitence a châtié l’insolence de la chair.


 

III. Pourquoi notre chair a-t-elle des appétits qu’il nous est interdit de satisfaire ? Pourquoi la nourriture nous est-elle offerte, si nous ne pouvons nous rassasier ? A quoi nous sert le libre arbitre, si nous n’en faisons pas usage ? L’instinct de la reproduction, s’il doit être combattu ? Le cœur, si nous réprimons son amour pour ce qui nous cause des jouissances ?

 

Le Juge reprenait : L’homme est doué d’intelligence afin de conduire ses sens dans la voie de la vie et de les arrêter sur la voie de la mort. La nourriture soutient les forces ; mais, prise avec excès, elle les épuise. Le seul usage raisonnable du libre arbitre est de renoncer à sa volonté propre pour la soumettre à la volonté de Dieu. L’union de l’homme et de la femme n’a d’autre but que la transmission légitime de la vie. Le cœur humain est destiné à renfermer ma divinité ; il doit avoir en moi ses délices.

 

 

IV. Pourquoi, demanda encore le moine, chercher la sagesse divine, quand je suis doué de sagesse humaine ? Pourquoi pleurer lorsque je nage dans la prospérité, et me réjouir en l’affliction de la chair ? Pourquoi craindre si je suis fort ? Pourquoi soumettre ma volonté, dont je suis le maître ?

 

Le Juge parla ainsi : Le sage selon le monde est aveugle selon Dieu. Il faut donc rechercher doublement la sagesse divine. Les honneurs du siècle conduisent l’homme à sa perte s’il ne les porte pas dans la prière et les larmes. Au contraire, l’affliction et l’infirmité de la chair mènent au bonheur. La force humaine n’est rien devant la force divine. Le libre arbitre privé de guide ne peut être qu’une source de péchés.

 

 

V. Le moine continua : Pourquoi avez-vous créé les vers de terre et les fauves dangereux ? Comment permettez-vous les infirmités, les juges iniques et les affres de la mort ?

 

Le Juge répliqua : Depuis la désobéissance par laquelle l’homme s’est élevé contre son Dieu, je me sers des animaux pour châtier les méchants, éprouver les bons, et inspirer de l’humilité aux uns et aux autres. L’infirmité frappe le corps, afin de le conserver chaste et de le réduire à la patience. L’iniquité des juges est tolérée pour l’avancement des justes. A l’heure de la mort, il est équitable que l’homme se purifie par des souffrances expiatoires.

 

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