Grandeur de la vie ordinaire – St José-Maria (ASDE08/1)

 

 

 

Grandeur de la vie ordinaire

De saint Josemaria Escriva

Extraits du 1er livre posthume

Amis de Dieu (suite)

2

 

Je vous ai souvent rappelé cette scène émouvante que nous relate l’Evangile : Jésus se trouve dans la barque de Pierre, d’où Il s’est adressé à la foule. Cette multitude qui Le suivait a ravivé la soif d’âmes qui consume son Cœur, et le divin Maître veut faire en sorte que ses disciples participent de ce même zèle. Après leur avoir dit de pousser en eau profonde — duc in altum— il suggère à Pierre de jeter ses filets pour pécher.

 

Je ne vais pas m’attacher ici aux détails, si riches d’enseignement, qui composent cet épisode. Je voudrais que nous considérions la réaction du Prince des Apôtres à la vue du miracle : Eloigne-toi de moi, Seigneur, car je suis un pécheur. Une vérité qui, je n’en doute pas, convient parfaitement à la situation personnelle de chacun. Pourtant je vous assure que, durant ma vie, j’ai été témoin de tant de prodiges de la grâce, réalisés à travers des mains humaines, que je n’ai pu que me sentir poussé, de plus en plus chaque jour, à crier : Seigneur, ne t’éloigne pas de moi, car sans Toi je ne puis rien faire de bon.

C’est pour cela, précisément, que je comprends très bien les paroles de l’évêque d’Hippone, qui résonnent comme un merveilleux chant à la liberté. Il disait : Dieu qui t’a créé sans toi ne te sauvera pas sans toi, car il est toujours possible à n’importe lequel d’entre nous, toi ou moi, d’avoir le malheur de se rebeller contre Dieu, de Le rejeter par sa conduite ou bien encore de s’exclamer : nous n’en voulons pas pour roi.

 

Nous avons appris avec reconnaissance, car nous nous rendons compte de la félicité à laquelle nous sommes appelés, que toutes les créatures ont été tirées du néant par Dieu et pour Dieu : les créatures rationnelles, les hommes, bien que nous perdions si souvent la raison ; et les irrationnelles, celles qui sillonnent la surface de la terre, ou habitent les entrailles du monde, ou traversent l’azur du ciel, allant parfois jusqu’à fixer des yeux le soleil. Mais, au sein de cette variété merveilleuse, nous seuls, les hommes — je ne parle pas ici des anges— nous nous unissons au Créateur par l’exercice de notre liberté : nous pouvons rendre ou refuser au Seigneur la gloire qui Lui revient en tant qu’Auteur de tout ce qui existe.

 

Cette possibilité compose le clair-obscur de la liberté humaine. Le Seigneur, parce qu’Il nous aime avec la plus grande tendresse, nous invite, nous pousse à choisir le bien. Vois, j’ai mis aujourd’hui devant toi la vie et le bien, la mort et le mal, en te prescrivant aujourd’hui d’aimer Yahvé, ton Dieu, de marcher dans ses voies et d’observer ses commandements, ses lois et ses ordonnances, afin que tu vives … Choisis donc la vie afin que tu vives.

 

Veux-tu te demander — avec moi qui fais aussi mon examen — si tu maintiens immuable et ferme ton choix de Vie ? Si, en entendant la voix très aimable de Dieu, qui t’incite à la sainteté, tu réponds librement : “ Oui ? Tournons de nouveau notre regard vers ce Jésus qui parlait aux foules à travers les villes et les campagnes de Palestine. Il ne cherche pas à s’imposer. Si tu veux être parfait…, dit-il au jeune homme riche. Ce dernier repoussa la proposition et l’Evangile nous dit qu’Il se retira tout triste — abiit tristis. Voilà pourquoi, ce jeune homme riche qui perdit la joie pour avoir refusé de donner sa liberté, je l’ai parfois surnommé « le pauvre attristé ».

Considérez le moment sublime où l’Archange saint Gabriel annonce à la Sainte Vierge le dessein du Très-Haut. Notre Mère écoute et interroge pour mieux comprendre ce que le Seigneur lui demande ; aussitôt jaillit la réponse ferme : fiat — qu’il me soit fait selon ta parole ! — fruit de la meilleure liberté : celle de se décider pour Dieu.

 

Dans tous les mystères de notre foi catholique palpite cet hymne à la liberté. La Très Sainte Trinité tire le monde et l’homme du néant, dans une libre effusion d’amour. Le Verbe descend du Ciel et prend notre chair, marque de ce sceau merveilleux de la liberté dans la soumission : Alors j’ai dit : me voici (car c’est de moi qu’il est question dans le rouleau du livre), je viens pour faire, ô Dieu, ta volonté. Quand arrive l’heure fixée par Dieu pour racheter l’humanité de l’esclavage du péché, nous contemplons à Gethsémani Jésus-Christ qui souffre douloureusement au point de verser des gouttes de sang et qui accepte spontanément et généreusement le sacrifice que le Père réclame de Lui : semblable à l’agneau qu’on mène à l’abattoir, et à la brebis muette devant ceux qui la tondent. Il l’avait annoncé aux siens dans une des conversations où Il épanchait son cœur, afin que ceux qui L’aimaient connussent qu’Il était le Chemin — le seul — pour s’approcher du Père et si le Père m’aime, c’est parce que je donne ma vie pour la reprendre. On ne me l’ôte pas, je la donne de moi-même. J’ai le pouvoir de la donner et le pouvoir de la reprendre.

 

Nous ne comprendrons jamais assez cette liberté de Jésus-Christ, immense, infinie, comme son amour. Mais le trésor très précieux de son généreux holocauste doit nous amener à penser : pourquoi, Seigneur, m’as-Tu laissé ce privilège qui me rend capable de suivre tes pas, mais aussi de t’offenser ? Nous parvenons ainsi à discerner le bon usage de la liberté quand elle est orientée vers le bien ; et la dénaturation qu’elle subit lorsque l’homme use de cette faculté pour oublier l’Amour par excellence et pour s’en écarter. La liberté personnelle, que je défends et que je soutiendrai toujours de toutes mes forces, me conduit à demander avec une totale assurance, mais non sans la conscience de ma propre faiblesse : qu’attends-Tu de moi, Seigneur, pour que moi, volontairement, je l’accomplisse ?

 

Le Christ Lui-même nous répond : veritas liberabit vos. La vérité vous rendra libres. Quelle est cette vérité qui, tout au long de notre vie, marque le début et le terme du chemin de la liberté ? Je vais vous la résumer, avec la joie et la certitude qui découlent de la relation entre Dieu et ses créatures : nous sommes sortis des mains de Dieu, nous sommes l’objet de la prédilection de la Très Sainte Trinité, nous sommes les enfants d’un tel Père. Je demande à mon Seigneur que nous nous décidions à nous en rendre compte et a en jouir jour après jour : nous agirons ainsi comme des personnes libres. Ne l’oubliez pas : celui qui ne se sait pas fils de Dieu ignore sa vérité la plus intime, et la puissance et la force de ceux qui aiment le Seigneur pardessus toutes choses lui font défaut dans l’exercice de ses actions.

 

Soyez-en persuadés : pour gagner le ciel, nous devons nous engager librement, avec une résolution totale, constante et volontaire. Mais la liberté ne se suffit pas à elle-même : elle requiert une direction, un guide. Il n’est pas possible à l’âme de n’être dirigée par personne ; c’est pourquoi elle a été rachetée : pour que le Christ “ dont le joug est doux et le fardeau léger (Mt XI, 30) règne sur elle, et non point le diable dont le royaume est odieux.

 

Repoussez l’erreur de ceux qui se contentent d’une triste vocifération : liberté ! Liberté ! Souvent, ce qui se cache derrière cette clameur, c’est une tragique servitude : car un choix qui préfère l’erreur ne libère pas ; le Christ seul libère puisque Lui seul est le Chemin, la Vérité et la Vie.

 

Demandons-nous de nouveau en présence de Dieu : Seigneur, pourquoi nous as-Tu donne ce pouvoir ? Pourquoi as-Tu déposé en nous cette faculté de Te choisir ou de Te repousser ? Tu désires que nous usions à bon escient de cette attitude qui est la nôtre. Seigneur que veux-Tu que je fasse ? Et la réponse vient, claire, précise : tu aimeras le seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit.

 

Voyez-vous ce que je veux dire ? La liberté acquiert son sens authentique lorsqu’on l’exerce au service de la vérité qui rachète, lorsqu’on en use pour rechercher l’Amour infini d’un Dieu qui nous libère de toutes les servitudes. J’ai un désir chaque jour plus grand d’annoncer aux quatre vents cette insondable richesse du chrétien : la liberté de la gloire des enfants de Dieu. C’est en cela que se résume la volonté droite qui nous enseigne à rechercher le bien après l’avoir distingué du mal.

 

J’aimerais que vous méditiez un point fondamental qui nous met face à la responsabilité de notre conscience. Personne ne peut choisir à notre place : voici le degré suprême de dignité chez les hommes : qu’ils se dirigent par eux-mêmes et non par un autre vers le bien. Nous sommes nombreux à avoir hérité de nos parents la foi catholique et, par la grâce de Dieu, au moment où nous avons reçu le baptême, à peine nés, la vie surnaturelle a commencé dans nos âmes, Mais nous devons renouveler au long de notre existence, et même au long de chaque journée, notre détermination d’aimer Dieu par-dessus toutes choses. Seul est vraiment chrétien celui qui se soumet au pouvoir du Verbe unique de Dieu, celui qui ne met pas de conditions à cette soumission respectueuse, qui est résolu à adopter, pour résister à la tentation diabolique, la même attitude que le Christ : c’est le Seigneur ton Dieu que tu adoreras, c’est à Lui seul que tu rendras un culte.

 


L’amour de Dieu est jaloux ; il ne lui plaît pas que l’on vienne a son rendez-vous en posant des conditions : Il attend avec impatience le moment où nous nous donnerons totalement, où nous ne garderons plus dans notre cœur de recoins obscurs, fermés à la joie et à l’allégresse de la grâce et des dons surnaturels. Mais peut-être penserez-vous : et répondre oui à cet Amour exclusif, n’est-ce pas perdre sa liberté ?

 

 

 

 

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :