La Sainte Flamme – Témoignage (ASDE 14)

Témoignage

 

La Sainte Flamme

 

C’était dans la république de Florence à peine fondée. L’homme s’appelait Raniero Ranieri.

 

 

Raniero partit avec les Croisés pour conquérir le saint sépulcre à Jérusalem. Raniero était fier de sa véhémence. Il était le premier à côté de Godefroid de Bouillon à monter les remparts de Jérusalem. C’est pourquoi il avait ce soir-là l’honneur d’allumer sa torche à la flamme du tombeau du Christ. La libération de Jérusalem était pour la plupart des Croisés un prétexte au pillage. Selon les dires d’un bouffon qui passait d’une tente à l’autre pour amuser, la majorité des Croisés étaient des brigands et des assassins avant même de quitter leur pays.

 

Dans la tente de Raniero, le bouffon joua si bien la comédie qu’il influença Raniero à faire le vœu de porter sa flamme jusqu’à Florence. Parmi le rire et le divertissement des cavaliers, seul Raniero s’obstinait à faire l’impossible. Son tempérament sauvage et effronté le poussa à faire un acte qui convenait davantage à un pèlerin. A l’aube, en cachette, Raniero prit sa torche et l’alluma au saint sépulcre. Enveloppé du manteau du pèlerin pour protéger la flamme du vent, il partit à travers le brouillard matinal pour la longue route vers Florence.

 

Il comprit rapidement que sa flamme s’éteindrait rapidement s’il galopait vite. Mais sa pouliche de guerre n’avait pas l’habitude de trotter lentement. C’est pourquoi Raniero monta sur son cheval dans le sens contraire pour pouvoir, par sa poitrine, protéger sa flamme des courants d’air. En traversant la steppe, les brigands, gens malheureux et malades qui suivaient l’armée, l’attaquèrent. Raniero aurait été en mesure de se débarrasser facilement de dizaines comme ceux-là, mais cette fois-ci, il avait peur de voir s’éteindre sa flamme. Alors il leur céda tout ce qu’il avait : ses vêtements, son cheval et ses armes pour qu’ils le laissent en paix avec son paquet de chandelles.

 

Cela convenait aussi aux attaquants, car ils n’avaient pas le goût à la bataille. Ils ont tout pris ne lui laissant que les bougies, le manteau du pèlerin et la torche allumée. A la place de son beau cheval blanc, ils lui laissèrent un pauvre animal épuisé. Raniero était surpris de lui-même. « Je ne me comporte plus comme un cavalier, comme le capitaine du glorieux Croisé, mais comme un mendiant fou. Il serait peut-être mieux que j’y renonce ! Qui sait tout ce qu’il adviendra de moi à cause de cette flamme. »

 

Cependant il ne désista pas. Sur la route, il rencontra toutes sortes de misères et d’humiliations ; ses propres compagnons en pèlerinage vers Jérusalem le traitèrent de fou dans sa langue. Les bergers exaspérés l’attaquaient, mais lui ne se préoccupait qu’à protéger sa flamme. Il passa une nuit dans une auberge où les caravanes de pèlerins et marchands faisaient une halte. Malgré l’affichage complet, le propriétaire trouva une place pour Raniero et son cheval. « Cet homme a eu pitié de moi, pensait Raniero, si j’avais encore mon équipement précieux et mon cheval blanc, j’aurais plus de mal à traverser ce pays, je commence à croire que les brigands m’ont fait une faveur. »

 

Il était tellement fatigué cette nuit-là qu’il eut du mal à placer sa flamme près de lui et à la consolider au moyen de pierres. Il avait l’intention de veiller sur elle, mais en se couchant sur la paille, il s’endormit aussitôt. Le matin, sa première pensée fut pour sa flamme, mais elle n’était plus à l’endroit où il l’avait laissée. Il essayait de se réjouir de dénouement, mais il n’y parvenait pas. Il lui semblait alors dépourvu de sens de retourner à la tente des guerriers. A ce moment-là, le propriétaire de l’auberge revint vers lui, bougie allumée en mains, pour lui dire qu’il l’avait protégée ayant compris qu’il était important de la garder allumée. Raniero resplendit de joie. Il prit la chandelle et partit.

 

Le cavalier continuait de s’étonner de ce que cette flamme représentait pour lui, bougie allumée en mains, pour lui dire qu’il l’avait protégée ayant compris qu’il était important de la garder allumée. Raniero resplendit de joie. Il prit la chandelle et il partit.

 

Le cavalier continuait de s’étonner de ce que cette flamme représentait pour lui et pourquoi il veillait tellement sur elle ! En traversant les montagnes du Liban quand la pluie le menaçait, Raniero se réfugia dans les grottes. Une fois, il faillit mourir gelé. Il avait caché sa bougie dans un tombeau de Sarrasin parce qu’il ne voulait pas ranimer avec elle le bois pour se réchauffer. Au moment même où il commença à geler, la foudre frappa l’arbre voisin qui prit feu. Ainsi il put se réchauffer sans être obligé de se servir de sa sainte flamme.

 

Enfin, il ne s’étonnait plus de rien. Près de Nice, il rencontra un groupe de cavaliers d’Orient. Parmi eux, il y avait un troubadour connu. Quand ils aperçurent Raniero assis sur une selle dans le sens contraire, enveloppé de sa pèlerine usée, la barbe longue, torche en main, ils commencèrent à crier « Fou, fou ! » Mais le cavalier troubadour leur fit signe de se taire. En s’approchant de Raniero, il lui demanda depuis combien de temps il voyageait ainsi. « Depuis Jérusalem, monsieur », répondit humblement Raniero. « Et ta flamme ne s’est jamais éteinte durant le voyage ? » « Sur ma chandelle brûle la même flamme depuis le jour où je l’ai allumée sur le tombeau du Christ, lui répondit Raniero. » « Moi aussi je suis de ceux qui portent une seule flamme, c’est pourquoi je voudrais qu’elle brûle éternellement. Dis-moi, toi qui transportes ta flamme depuis Jérusalem, que dois-je faire pour que ma flamme ne s’éteigne pas ? » « Monsieur, répondit Raniero, cette entreprise est difficile même si elle paraît insignifiante car cette petite flamme exige que vous cessiez totalement tout autre action. Elle ne vous permettrait pas d’avoir une maîtresse si vous y êtes enclin. Par amour pour cette flamme, vous n’oseriez pas vous asseoir à table en bonne compagnie, vous ne devriez avoir aucune autre pensée que cette flamme. Aucune tâche ne devrait être plus importante. Mais la raison pour laquelle je vous déconseille l’idée d’une telle entreprise, c’est qu’en aucun moment vous n’êtes sûr de la mener à terme. Vous devriez toujours être prêt, car on peut vous l’enlever en tout temps », lui répondit Raniero. Cependant, le poète hocha orgueilleusement la tête en lui disant : « Ce que tu as fait pour la flamme, je saurais la faire pour la mienne. »

 

Les évènements suivants se passent en Italie. Raniero traversait un chemin solitaire dans la montagne quand accourut une femme le priant de lui prêter la flamme de sa chandelle. « Ma cheminée est éteinte », lui dit la femme, « mes enfants ont faim, prête-moi ta flamme pour que je puisse rallumer le four et y faire cuire du pain. » Elle tendit la main pour prendre la chandelle, mais Raniero recula, car il s’était mis dans la tête qu’aucun autre feu ne serait allumé par sa chandelle avant celui de l’autel de la Vierge Marie dans la cathédrale de Florence. Alors la femme lui dit : « Donne du feu, bon pèlerin, parce que la vie de mes enfants est une flamme et il m’a été ordonné de la garder allumée. » Sur ces paroles, Raniero lui permit d’allumer la mèche de sa bougie avec la chandelle.

 

Après quelques heures de marche dans le village, un paysan lui lança un manteau par pitié. Le manteau tomba sur la chandelle et éteignit la flamme. Raniero pensa tout de suite à cette dame à qui il avait prêté le feu. Il retourna chez elle pour rallumer sa chandelle à la flamme de son foyer.

 

Le voici déjà arrivé dans les collines près de Florence. Il pensait être bientôt libéré de cette flamme. Il se souvenait de ses prouesses de guerre et de ses camarades de Jérusalem qui devaient s’étonner de sa fuite. Mais il se rendit compte que ces pensées ne l’intéressaient plus. Cette vie de conquérant et d’aventurier ne lui disait plus rien. Il réalisait pleinement qu’il n’était plus l’homme qui avait quitté à cheval les fortifications de la Ville sainte. Maintenant, à ce moment-là, seules les choses douces, paisibles et sereines le réjouissaient. Finalement, c’est à Pâques que Raniero entra sur son cheval à Florence. Une fois arrivé au terme de son périple, les plus grandes misères l’attendaient.

 

Dès qu’il franchit la porte de la ville, les voyous et les chômeurs lui sautèrent dessus en criant et en essayant d’éteindre la chandelle. Raniero tenait haut sa flamme pour la protéger de la méchante foule qui lançait des casquettes et soufflait à pleines forces dans la direction de la chandelle.

 

C’était un spectacle fou et misérable. Le cavalier avait l’air véritablement insensé. La foule s’amusait impitoyablement. Dans les fenêtres se tenaient des gens en quête d’amusements. Raniero était totalement perdu. Il s’élevait sur la selle pour défendre sa flamme quand à cette hauteur, sur un balcon, une femme lui enleva la chandelle des mains et se cacha dans la maison. Tous éclatèrent de rire en poussant des cris. Raniero, tremblant, s’écrasa sur le sol. Aussitôt, la rue devint déserte. A ce moment-là, sortit de la maison Francesca, la femme de Raniero, avec la chandelle allumée dans la main. C’était elle qui avait pris la chandelle du balcon dans l’intention de la sauver. Quand la lumière de la chandelle éclaira le visage de Raniero, il se ressaisit et ouvrit les yeux. Francesca lui rendit la flamme sans qu’il la reconnaisse.

 

Il ne l’a même pas regardée parce qu’il n’avait d’yeux que pour sa flamme et l’accomplissement de son vœu : l’apporter à la cathédrale. Francesca l’aida à remonter sur son cheval. Elle le reconnut immédiatement, mais elle pensa qu’il était vraiment fou, car il ne relevait pas son regard de la flamme. Raniero sursauta quand il vit une femme pleurer à côté de lui : il la regarda et s’aperçut que la dame qui le menait à la cathédrale, celle qui avait sauvé sa flamme était sa propre femme. Il l’observa un moment mais ne dit rien.

 

Il se dirigea vers le sanctuaire avec sa flamme. Aussitôt tout le monde fut mis au courant que le cavalier Raniero était arrivé avec la flamme allumée au saint sépulcre. Après sa misère la plus profonde et son désespoir, Francesca se retrouva soudainement au centre d’un dénouement merveilleux, comblée par le bonheur. Mais les voix de doute et de protestation s’élevèrent surtout de la part de ceux que Raniero avait fait souffrir auparavant par sa cruauté. Ils demandèrent à Raniero des preuves solides de cette mission accomplie. Raniero fut pris au dépourvu, il n’y pensait pas. « Qui pourrais-je avoir comme témoin ? » se demanda-t-il, « aucun cavalier n’avait voulu me suivre ; les déserts et les montages sont mes témoins. »

 

Dans l’église régnaient la confusion et l’agitation. Il avait peur maintenant de voir sa flamme s’éteindre si près de l’autel. A ce moment, un oiseau se réfugia dans l’église, frappa sa flamme qui s’éteignit. Raniero était au désespoir ; ses yeux se remplirent de larmes. Les cris des gens retentirent dans l’église ; les ailes du petit oiseau avaient pris feu. Il volait en sifflant désespérément avant de s’effondrer tout brûlé sur l’autel. Raniero ralluma sa chandelle à la flamme qui s’éteignait sur ses ailes. C’était la preuve que tous cherchaient.

 

Depuis ce jour, Raniero est devenu le protecteur des veuves et des orphelins. Il vécut dans la paix, heureux avec Francesca ; tous ses concitoyens le respectèrent et l’aimèrent. En souvenir de cette aventure de Raniero, la famille fut surnommée « Fou de Raniero » et toute sa descendance était fière de ce surnom (Rf : Vesna Frmpotic, La chemise de l’homme heureux ; pp 114-118, Zagreb 1989)

 

L’histoire parle d’elle-même. Le cavalier était passionné pour sa flamme allumée au saint sépulcre. Rien ne lui paraissait difficile. Pour la conserver toujours allumée et la porter dans son pays, il n’existait aucun obstacle qu’il n’aurait vaincu. Dans son incapacité à surmonter les difficultés comme dans son indécision à les régler, tout finissait par se résoudre malgré lui en sa faveur, parce que son intention était bonne et noble. Il abandonna sans difficulté sa monture de cavalier et son armure de guerre pour porter plus facilement et avec plus de certitude sa flamme à destination. Une fois qu’il eut renoncé à tout, il ne risquait plus d’être attaqué dans ses biens matériels par l’ennemi extérieur. A leur tour, les dangers intérieurs sont survenus : le vieil orgueil, les anciens amis qui n’ont pas cru en ses paroles et l’ont proclamé ‘fou’. Mais à la fin, tout est rentré de nouveau dans l’ordre.

 

Comment appliquer cette histoire dans la vie spirituelle ? Pour un chrétien, cela veut dire tout simplement qu’il faut être passionné pour croître dans l’amour, la paix, la justice, et la charité ; il faut être prêt à tout sacrifier. Combien de fois les petites choses insignifiantes nous ont éloignés les uns des autres. Combien de fois le vieil orgueil a étouffé la flamme de l’amour ! Combien nous souffrons du manque d’amour et ceci nous semble normal ; nous essayons de nous justifier. Quel dommage !…

 

Extrait de « Donnemoi ton cœur blessé », pp 45-52, du Père Slavko Barbaric

 

 

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