Sur les pas du Seigneur (ASDE 14/2)

Sur les pas du Seigneur (2ème partie)

De saint Josemaria Escriva

Extraits du 1er livre posthume

Amis de Dieu

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Et puis, pendant ce même songe, l’écrivain découvrait un troisième itinéraire : étroit, lui aussi plein d’aspérités et de pentes raides comme le second. Quelques personnes y cheminaient au milieu de mille épreuves mais avec une allure solennelle et majestueuse. Cependant, ils débouchaient sur le même précipice horrible auquel le premier sentier conduisait. C’est le chemin que parcourent les hypocrites, ceux qui manquent de droiture d’intention, ceux qui sont mus par un faux zèle, ceux qui pervertissent les œuvres divines en les mêlant à des égoïsmes temporels. C’est de la folie que de s’engager dans une dure entreprise dans le but d’être admiré ; d’observer les commandements de Dieu au prix d’un effort pénible, pour aspirer à une récompense terrestre. Celui qui prétend retirer des profits humains de l’exercice des vertus est semblable à celui qui ferait une mauvaise affaire en vendant un objet de valeur pour quelques sous : il aurait pu gagner le Ciel et, au lieu de cela, il s’est contenté d’une louange éphémère… C’est pourquoi l’on dit que les espérances des hypocrites sont comme une toile d’araignée : il faut beaucoup d’efforts pour la tisser et à la fin le vent de la mort l’emporte d’un souffle.

 

Si je vous rappelle ces solides vérités, c’est pour vous inviter à examiner attentivement les mobiles qui dictent votre conduite, afin de rectifier ce qui doit être rectifié, réorientant toute chose vers le service de Dieu et de vos frères les hommes. Prenez garde au fait que le Seigneur est passé près de nous : Il nous a regardés avec affection et nous a appelés d’un saint appel, non en considération de nos œuvres, mais conformément à son propre dessein et à sa grâce, qui nous fut donnée avant tous les siècles dans le Christ Jésus.

 

Purifiez votre intention, ayez soin de toute chose par amour de Dieu, en embrassant avec joie la croix de chaque jour. Je l’ai répété des milliers de fois, parce que je pense que ces idées doivent être gravées dans le cœur des chrétiens : quand nous ne nous bornons pas à tolérer la contradiction, la douleur physique ou morale mais qu’au contraire nous l’aimons et que nous l’offrons à Dieu en réparation pour nos péchés personnels et pour les péchés de tous les hommes, alors je vous assure que cette souffrance n’accable pas.

 

Nous ne portons plus n’importe quelle croix, nous découvrons la Croix du Christ avec, en plus, la consolation de constater que le Rédempteur se charge d’en supporter le poids. Nous collaborons comme Simon de Cyrène qui se vit obligé de prêter ses épaules pour aider Jésus, alors qu’il revenait de travailler son champ et pensait à un repos mérité. Être volontairement le Cyrénéen du Christ, accompagner d’aussi près son Humanité souffrante, réduite à une loque, ne constitue pas un malheur pour une âme aimante, mais lui apporte la certitude de la proximité de Dieu qui, par ce choix, la bénit.

 

De nombreuses personnes m’ont souvent parlé avec étonnement de la joie que, grâce à Dieu, mes enfants de l’Opus Dei possèdent et communiquent aux autres. Devant l’évidence de cette réalité, je réponds toujours par la même explication, car je n’en connais pas d’autre : le fondement de leur bonheur réside dans le fait de ne craindre ni la vie ni la mort, de ne pas se laisser intimider par les tribulations, dans un effort quotidien pour vivre avec esprit de sacrifice, constamment disposés, malgré leur misère et leur faiblesse personnelles, à se renier eux-mêmes, pour rendre le chemin chrétien plus aisé et plus aimable pour les autres.

 

Tandis que je vous parle, je sais que, en la présence de Dieu, vous essayez de réviser votre comportement. N’est-il pas vrai que la plupart de ces peines qui ont troublé ton âme, de ces manques de paix viennent de ce que tu n’as pas répondu aux invitations divines ; ou bien de ce que tu étais peut-être en train de parcourir le chemin des hypocrites, parce que tu te cherchais toi-même ? Dans la triste tentative de conserver, aux yeux de ceux qui t’entourent, la simple apparence d’une attitude chrétienne, tu te refusais en toi-même à accepter le renoncement, à mortifier tes passions déviées, à te livrer sans condition, avec abnégation, comme Jésus-Christ.

 

Voyez-vous, pendant ces moments de méditation devant le tabernacle, vous ne pouvez pas vous contenter d’écouter les paroles que le prêtre prononce, matérialisant en quelque sorte l’oraison intime de chacun d’entre vous. Je te propose quelques réflexions, je t’indique quelques points, pour que tu les recueilles activement, et que tu réfléchisses de ton côté, les prenant pour thème d’un colloque tout à fait personnel et silencieux entre Dieu et toi, qui t’amènera à les appliquer à ta situation actuelle et, avec la lumière que le Seigneur te donnera, à distinguer dans ta conduite ce qui est droit de ce qui s’engage sur une mauvaise voie, afin de rectifier cela avec le secours de la grâce.

 

Remercie le Seigneur de cette abondance de bonnes œuvres que tu as réalisées, de façon désintéressée, car tu peux chanter avec le psalmiste : Il me tira de la fosse fatale, de la vase du bourbier ; Il a dressé mes pieds sur le roc, affermissant mes pas. Demande-Lui aussi pardon pour tes omissions ou pour tes faux pas lorsque tu t’es introduit dans le lamentable labyrinthe de l’hypocrisie, en affirmant que tu désirais la gloire de Dieu et le bien de ton prochain, alors qu’en vérité tu t’honorais toi-même… Sois audacieux, sois généreux et dis : non, je ne veux plus jamais décevoir ni le Seigneur ni l’humanité.

 

  

C’est le moment d’accourir à ta Mère bénie du Ciel, pour qu’elle te reçoive dans ses bras et t’obtienne de son Fils un regard de miséricorde. Et essaye aussitôt de formuler des résolutions concrètes : finis-en une fois pour toutes, bien que cela te coûte, avec cette petite chose, cet obstacle que Dieu et toi vous connaissez bien. L’orgueil, la sensualité, le manque de sens surnaturel s’allieront pour te murmurer : « Cela ? Mais ce n’est qu’un détail ridicule, insignifiant ! » Réponds sans dialoguer davantage avec la tentation : je me donnerai aussi en accomplissant cette exigence divine ! Et tu auras bien raison : l’amour se prouve d’une manière toute particulière par de petits riens. D’ordinaire, parmi les sacrifices que le Seigneur nous demande, les plus ardus sont minuscules, mais aussi continuels et efficaces que les battements du cœur.

 

Combien de mères as-tu connu qui aient été l’auteur d’un acte héroïque, extraordinaire ? Peu, bien peu. Et cependant des mères héroïques, véritablement héroïques, qui n’apparaissent pas comme des figures spectaculaires, qui ne seront jamais à la une des journaux, comme on dit, nous en connaissons beaucoup toi et moi. Elles vivent en renonçant à elles-mêmes à tout moment, sacrifiant avec joie leurs propres goûts et intérêts, leur temps, leurs possibilités d’affirmation personnelle ou de succès, pour faciliter les choses à leurs enfants et remplir leurs jours de bonheur.

 

Prenons d’autres exemples, tirés également de la vie courante. Saint Paul les mentionne : tout athlète se prive de tout ; mais eux c’est pour obtenir une couronne périssable, nous, une impérissable. Il vous suffit de jeter un regard autour de vous. Voyez le nombre de sacrifices que les hommes et les femmes s’imposent, bon gré mal gré, pour prendre soin de leurs corps, pour protéger leur santé, pour gagner l’estime d’autrui… Et nous, ne serions-nous pas capables de nous émouvoir de l’immense amour de Dieu si mal payé de retour par l’humanité, en mortifiant ce qui doit être mortifié, afin que notre intelligence et notre cœur vivent davantage attentifs au Seigneur ?

 

Le sens chrétien a été tellement défiguré dans tant de consciences que, quand on parle de mortification et de pénitence, on ne pense qu’aux longs jeûnes et aux cilices dont il est question dans les admirables récits de quelques biographies de saints. En commençant cette méditation, nous avons établi, comme prémisses qui allaient de soi, que nous devons prendre Jésus-Christ pour modèle de notre conduite. Or, s’il est vrai qu’Il a préparé sa prédication en se retirant au désert, y jeûnant quarante jours et quarante nuits, il n’est pas moins certain qu’Il a pratiqué avant et après la vertu de tempérance avec tant de naturel que ses ennemis en profitèrent pour l’accuser calomnieusement d’être un glouton et un ivrogne, un ami des publicains et des pécheurs.

 

Je tiens à ce que vous découvriez dans toute sa profondeur cette simplicité du Maître, qui ne fait pas ostentation de sa vie de pénitence ; c’est cela qu’Il te demande aussi à toi : quand vous jeûnez, ne vous donnez pas un air sombre comme font les hypocrites : ils prennent une mine défaite, pour qu’on voie bien qu’ils jeûnent. En vérité Je vous le dis, ils ont déjà leur récompense. Pour toi, quand tu jeûnes, parfume ta tête et lave ton visage, pour que ton jeûne soit connu, non des hommes, mais de ton Père qui est là, dans le secret : et ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra.

 

C’est ainsi que tu dois t’exercer à l’esprit de pénitence : face à Dieu et comme un enfant ; comme le tout petit qui, pour prouver à son père combien il l’aime, sait renoncer à ses quelques trésors de peu de valeur — une bobine, un soldat sans tête, une capsule de bouteille. Le geste lui coûte, mais, à la fin, l’affection l’emporte et, tout heureux, il tend la main.

 

 

 

 

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