Amitié avec Dieu, 3ème partie – Saint José Maria (ASDE 17)

Amitié avec Dieu (3ème partie)

De saint Josemaria Escriva

Extraits du 1er livre posthume

Amis de Dieu

 

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Mes souvenirs de jeunesse me reviennent de nouveau. Quelle preuve de foi que celle de ces hommes ! J’entends encore leurs chants liturgiques, je respire toujours le parfum de l’encens, je vois des milliers et des milliers d’hommes, chacun portant son grand cierge, symbole de sa misère, mais avec un cœur d’enfant, d’enfant qui n’arrive peut-être pas à lever la tête pour regarder son père dans les yeux. Comprends et vois comme il est mauvais et amer d’abandonner Yahvé ton Dieu. Renouvelons notre ferme décision de ne jamais nous écarter du Seigneur à cause des soucis de ce monde, grâce à des résolutions concrètes touchant à notre conduite; faisons croître notre soif de Dieu, tels des enfants qui reconnaissent leur propre indigence et qui cherchent, qui réclament sans cesse leur Père.

 

Mais je reviens toujours à ce dont je vous entretenais : il faut apprendre à être comme des tout-petits, il faut apprendre à être fils de Dieu. Et, au passage, il faut transmettre à tous cet esprit qui, au milieu des faiblesses naturelles, nous rendra fermes dans la foi, féconds dans nos œuvres et sûrs de notre chemin; ainsi, quelle que soit la nature de la faute que nous pouvons commettre, aussi triste soit-elle, nous n’hésiterons jamais à réagir, à revenir sur la grand-route de la filiation divine qui aboutit dans les bras grands ouverts de notre Père qui nous attend.

 

Qui pourrait oublier les bras de son père ? Ils n’étaient peut-être pas aussi tendres, aussi doux, aussi délicats que ceux de la mère. Mais ces bras robustes et forts nous serraient chaleureusement et nous mettaient en sécurité. Merci Seigneur pour ces bras solides. Merci pour ces mains vigoureuses. Merci pour ce cœur débordant de tendresse et de fermeté. J’allais même te remercier pour mes erreurs. Mais non, tu n’en veux pas ! Même si tu les comprends, les excuses, les pardonnes.

 

Voilà donc la sagesse que Dieu veut pour nous dans nos rapports avec Lui. C’est là un raisonnement tout ce qu’il y a de plus mathématique : reconnaître que nous ne sommes que quantité négligeable. Pourtant Dieu Notre Père nous aime tels que nous sommes ! Si moi, qui ne suis qu’un pauvre homme, je vous aime chacun de vous tel que vous êtes, imaginez donc ce que doit être l’amour de Dieu, pour autant que nous nous efforcions de régler notre vie selon notre conscience bien formée.

 

A l’heure de faire porter notre examen sur ce qu’est et devrait être notre vie de piété, sur quels points précis il nous faudrait améliorer notre relation personnelle avec Dieu, si vous m’avez bien suivi, vous repousserez la tentation de bâtir des châteaux en Espagne, car le Seigneur se satisfait à chaque instant de l’offrande de nos petites marques d’amour.

 

Essaie de t’en tenir à un plan de vie, avec constance : quelques minutes de prière mentale; l’assistance à la Sainte Messe, tous les jours s’il se peut, et la Communion fréquente; un recours assidu au Saint Sacrement du Pardon, même si ta conscience ne te reproche pas de péché mortel, la visite à Jésus dans le Tabernacle, la récitation et la contemplation des mystères du Saint Rosaire, et tant de bonnes pratiques de piété que tu connais bien ou que tu peux apprendre.

 

Elles ne deviendront pas des normes rigides, des compartiments étanches; elles jalonnent un itinéraire souple, adapté à ta vie au sein du monde, dans ton travail professionnel intense, dans des obligations et des relations sociales que tu ne dois pas négliger, car c’est dans ces occupations-là que se poursuit ta rencontre avec Dieu. Ton plan de vie sera comme ce gant élastique qui s’adapte parfaitement à la main qui l’enfile.

 

N’oublie pas non plus que l’essentiel n’est pas de faire beaucoup de choses; limite-toi généreusement à celles que tu peux mener à bien tous les jours, que tu en aies envie ou non. Ces pratiques te mèneront presque insensiblement à la prière contemplative. Des actes d’amour plus nombreux naîtront dans ton âme : jaculatoires, actions de grâce, actes de réparation, communions spirituelles. Et cela, tout en accomplissant tes obligations : en décrochant ton téléphone, en prenant un moyen de transport, en ouvrant ou en fermant la porte, en passant devant une église, avant de te mettre au travail, en le réalisant ou en l’achevant. Tu sauras tout rapporter à Dieu ton Père.

 

Appuyez-vous sur la filiation divine. Dieu est un Père débordant de tendresse, d’un amour infini. Appelle-le « Père » souvent dans la journée et dis-lui, seul à seul, dans ton cœur, que tu l’aimes, que tu l’adores, que tu ressens l’orgueil et la force d’être son fils. Cela suppose un authentique programme de vie intérieure qu’il faut canaliser sous la forme de tes relations de piété avec Dieu. Peu nombreuses, mais constantes, j’insiste, elles te permettront d’acquérir les sentiments et les façons d’être d’un bon fils.

 

Je dois encore te prévenir contre le danger de la routine, véritable sépulcre de la piété, qui se cache fréquemment sous l’ambition de réaliser ou d’entreprendre de grandes choses, tandis que l’on néglige, par commodité, les obligations quotidiennes. Lorsque tu percevras ces insinuations, mets-toi en présence de Dieu avec sincérité : vois si tu n’es pas las de toujours lutter sur les mêmes points pour n’avoir point cherché Dieu ; regarde si, par manque de générosité, d’esprit de sacrifice, ta persévérance fidèle dans le travail ne s’est pas affaiblie. Tes normes de piété, tes petites mortifications, ton activité apostolique sans fruits immédiats te semblent alors terriblement stériles. Nous nous sentons vides et nous commençons peut-être à échafauder de nouveaux projets, pour couvrir la voix de notre Père du Ciel qui nous réclame une loyauté totale.

 

Et avec ce “ cauchemar de rêves grandioses dans notre âme, nous faisons fi de la réalité la plus sûre, de la route qui nous mène tout droit vers la sainteté. C’est le signe le plus évident que nous avons perdu le point de vue surnaturel : la conviction que nous sommes des tout-petits, la certitude des merveilles que notre Père est prêt à opérer en nous si nous recommençons avec humilité.

 

Mon jeune esprit fut fortement frappé par ces balises que l’on trouvait sur les bords des chemins dans nos montagnes ; c’était chez moi de grands pieux, généralement peints en rouge. On m’avait expliqué alors que ces poteaux dépassent lorsque la neige a recouvert sentiers, terres ensemencées, pâturages, forêts, rochers et précipices. Ils sont un point de repère sûr pour que tout voyageur puisse à tout moment reconnaître sa route.

 

Il arrive quelque chose de semblable dans la vie intérieure. Elle comporte de belles saisons, mais aussi des hivers, des jours gris, des nuits sans lune… Nous ne pouvons permettre que nos rapports avec Jésus-Christ soient à la merci de nos sautes d’humeur, des changements de notre caractère. Ces attitudes trahissent l’égoïsme et la commodité et sont, de toute évidence, incompatibles avec l’amour. Ainsi, qu’il vente ou qu’il neige, quelques pratiques de piété, solides, en rien sentimentales, bien enracinées et adaptées aux circonstances personnelles de chacun, seront comme ces balises rouges qui nous indiquent toujours le Nord jusqu’à ce que le Seigneur nous envoie à nouveau le soleil, le dégel, et que notre cœur recommence à vibrer, enflammé d’un feu qui ne s’était de fait jamais éteint. Ce n’était que braises enfouies sous la cendre d’une épreuve momentanée, ou d’un effort relâché, ou d’un sacrifice insuffisant.

Je ne vous cache pas que, tout au long de ces années, certains m’ont abordé pour me faire part de leur peine : Père, je ne sais ce qui m’arrive, je me sens las et froid; ma piété, que je trouvais jusqu’ici si ferme, si simple, me semble à présent une comédie. A ceux qui traversent des moments pareils et à vous tous, je réponds; une comédie ? Quelle grande chose ! Le Seigneur joue avec nous comme un père avec ses enfants.

 

On lit dans l’Ecriture : ludens in orbe terrarum, qu’Il s’ébat sur toute la surface de la terre. Mais Dieu ne nous abandonne pas, Il ajoute en effet aussitôt : deliciae meae esse cum filiis hominum: je mets mes délices à fréquenter les enfants des hommes.

 

Le Seigneur joue avec nous. Lorsque nous sommes las et sans volonté, il peut nous venir à l’esprit que nous sommes en train de jouer la comédie, parce que nous nous sentons froids, apathiques. Il peut devenir pénible d’accomplir notre devoir et d’atteindre les buts spirituels que nous nous sommes proposés. C’est le moment de penser que Dieu est en train de jouer avec nous et qu’Il attend que nous sachions représenter notre “ comédie avec brio.

 

Je n’hésite pas à vous dire que le Seigneur, par moments, m’a octroyé bien des grâces; mais qu’à l’ordinaire je travaille à rebrousse-poil. Je suis mon sillon, que cela me plaise ou non, parce que je dois le suivre, par amour. Mais, Père, peut-on jouer la “ comédie “ devant Dieu ? N’est-ce pas là de l’hypocrisie ? Sois tranquille : le moment est venu pour toi de jouer ton rôle dans une comédie humaine sous le regard d’un spectateur divin. Persévère. Le Père, le Fils et le Saint-Esprit contemplent ta pièce; réalise tout par amour de Dieu, pour Lui plaire, même si cela te coûte.

 

Qu’il est beau d’être le jongleur de Dieu ! de représenter cette comédie avec amour, avec esprit de sacrifice, sans la moindre satisfaction personnelle, pour plaire à Dieu notre Père qui joue avec nous ! Regarde Dieu dans les yeux et confie-lui : ça ne me dit plus rien de faire cela; mais je vais te l’offrir. Et vas-y pour de bon ! Applique-toi à la tâche, même si tu penses qu’elle n’est qu’une comédie. Comédie mille fois bénie ! Je t’assure : ce n’est pas de l’hypocrisie, car les hypocrites ont besoin d’un public pour leur comédie. En revanche, permets-moi de te rappeler que les spectateurs de cette comédie qu’est la nôtre sont le Père, le Fils, et le Saint-Esprit, la Très Sainte Vierge, saint Joseph, tous les anges et les saints du ciel. Notre vie intérieure n’a d’autre spectateur que celui-ci: le Christ lui-même qui passe quasi in occulto.

 

Iubilate Deo. Exsultate Deo adiutori nostro. Criez de joie pour Dieu notre force, acclamez le Dieu de Jacob. N’est-il pas vrai, Jésus, que celui qui ne comprend pas cela, n’entend rien à l’amour, ni au péché, ni aux misères ! Je ne suis qu’un pauvre homme, et je m’y connais en péché, en amour et en misères. Savez-vous ce que c’est que d’être élevé jusqu’au cœur de Dieu ? Comprenez-vous qu’une âme s’explique ainsi avec le Seigneur, lui ouvre son cœur, et lui confie ses doléances ?

 

Moi, je me plains, par exemple, lorsque le Seigneur rappelle à Lui des personnes jeunes qui seraient encore en mesure de Le servir et de L’aimer pendant de longues années sur la terre ; car je ne le comprends pas. Mais ce sont des gémissements pleins de confiance : je sais bien que, si je quittais les bras de Dieu, je trébucherais aussitôt. C’est pourquoi, sans tarder, j’ajoute lentement, tandis que j’accepte les desseins du Ciel : Que la juste, que l’aimable volonté de Dieu soit faite, accomplie, louée et éternellement exaltée par-dessus toutes choses. Amen. Amen.

 

Voilà la manière d’agir que l’Evangile nous apprend. Voilà la suprême habileté et la source de l’efficacité du travail apostolique. Voilà la source de notre amour et de notre paix d’enfants de Dieu, et la voie qui nous permet de communiquer aux hommes notre affection et notre sérénité. Grâce à quoi nos jours s’achèveront dans l’Amour, parce que nous aurons sanctifié notre travail en y cherchant la joie cachée des choses de Dieu. Nous nous comporterons avec la sainte effronterie des enfants, rejetant la honte, l’hypocrisie des plus grands, qui ont peur de revenir auprès de leur père, lorsqu’ils ont éprouvé l’amertume d’une chute.

 

Je termine sur la salutation du Seigneur, que le saint Evangile recueille aujourd’hui : Pax vobis ! La paix soit avec vous !… Les disciples furent remplis de joie à la vue du Seigneur, de ce Seigneur qui nous conduit au Père.

 

 

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