Vivre face à Dieu et face aux hommes (3) – Saint José-Maria (ASDE/19)

 

Vivre face à Dieu et face aux hommes

(3ème partie)

De saint Josemaria Escriva

Extraits du 1er livre posthume

Amis de Dieu

 

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Et viam Dei in veritate doces; enseigner, enseigner, enseigner: montrer les chemins de Dieu conformément à la pure vérité. Tu ne dois point t’effrayer si l’on découvre tes défauts personnels, les tiens et les miens; j’ai envie de les rendre publics, en racontant ma lutte personnelle, mon désir de rectifier tel ou tel point du combat que je mène pour être loyal envers le Seigneur. L’effort que nous fournissons pour bannir et vaincre ces misères sera déjà une façon de baliser les sentiers divins : d’abord et malgré nos erreurs visibles, par le témoignage de notre vie; ensuite, par la doctrine, à l’image de notre Seigneur, qui coepit facere et docere, qui commença par les œuvres, pour se consacrer plus tard à la prédication.

 

Après vous avoir affirmé que le prêtre qui vous parle vous aime beaucoup et que le Père du Ciel vous aime plus encore, car il est infiniment bon, infiniment Père; après vous avoir montré que je ne peux rien vous reprocher, je considère néanmoins qu’il est de mon devoir de vous aider à aimer Jésus-Christ et l’Eglise, son troupeau. En effet, je pense que vous ne me surpasserez pas en ce domaine; vous rivalisez avec moi mais vous ne me surpassez pas. Quand je relève une erreur au cours de ma prédication ou dans les conversations personnelles que j’ai avec chacun, je ne cherche pas à faire souffrir, seul m’anime le désir que nous aimions davantage le Seigneur. Et si je vous rappelle avec insistance la nécessité de pratiquer les vertus, je n’oublie pas que ce besoin est tout aussi urgent pour moi.

 

J’ai entendu un jour un homme indélicat dire que l’expérience des faux pas ne sert qu’à retomber cent fois dans la même erreur. Moi je vous dis en revanche, qu’une personne prudente sait profiter de ces accidents pour en tirer une leçon, pour apprendre à faire le bien, pour renouveler sa décision d’être plus sainte. Outre un amour renforcé, vous tirerez toujours de l’expérience de vos échecs et de vos triomphes au service de Dieu un enthousiasme plus assuré de persévérer dans l’accomplissement de vos devoirs et de vos droits de citoyens chrétiens, quoiqu’il puisse vous en coûter; sans lâcheté, sans fuir ni les honneurs ni vos responsabilités, sans nous effrayer des réactions qui pourront s’élever autour de nous — suscitées peut-être par de faux frères —, quand nous essayons avec dignité et loyauté de chercher la gloire de Dieu et le bien de tous les autres.

 

Nous devons aussi être prudents. Pourquoi ? Pour être justes, pour vivre la charité, pour servir Dieu et toutes les âmes avec efficacité. C’est à juste titre qu’on a appelé la prudence genitrix virtutum, mère des vertus et encore auriga virtutum, le guide de toutes les bonnes habitudes.

 

Relisons attentivement notre scène de l’Evangile, afin de tirer profit de ses merveilleuses leçons quant aux vertus qui doivent illuminer notre conduite. Après leur préambule hypocrite et flatteur, les Pharisiens et les Hérodiens exposent leur problème : Donne-nous donc ton avis : est-il permis ou non de payer l’impôt à César ? “ Remarquez maintenant — écrit saint Jean Chrysostome — leur grande perversité; en effet, ils ne lui disent pas : explique nous ce qui est bon, raisonnable, licite; mais: dis-nous ce que tu en penses. Ils n’avaient qu’une obsession : Le prendre en défaut et Le rendre odieux au pouvoir politique. Mais Jésus, connaissant leur perversité, riposta : « Hypocrites, pourquoi me tendez-vous un piège ? Faites-moi voir l’argent de l’impôt. Ils Lui présentèrent un denier. Et Il leur dit :De qui est l’effigie que voici et la légende ? “ De César, répondirent-ils. Alors Il leur dit : “ Rendez-donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. »

 

Le dilemme, vous le voyez, n’est pas nouveau, et la réponse du Maître est claire et nette. Il n’y a pas — il n’existe pas — d’opposition entre le service de Dieu et le service des hommes ; entre l’exercice des devoirs et des droits civiques et celui des devoirs et des droits religieux ; entre un effort pour construire et perfectionner la cité temporelle et la certitude que ce monde que nous traversons est un chemin qui nous conduit à la patrie céleste.

 

Ici encore se manifeste cette unité de vie qui — je ne me lasserai pas de le répéter — est une condition essentielle pour ceux qui s’efforcent de se sanctifier au milieu des circonstances ordinaires de leur travail, de leurs relations familiales et sociales. Jésus n’admet pas cette division : nul ne peut servir deux maîtres : ou il haïra l’un et aimera l’autre, ou il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. Le choix exclusif de Dieu que fait un chrétien en répondant pleinement à son appel, le pousse à tout orienter vers le Seigneur et, en même temps, à donner à son prochain ce qui lui revient en toute justice.

 

Il est inutile de se retrancher derrière des raisons apparemment pieuses pour dépouiller les autres de ce qui leur appartient : si quelqu’un dit :j’aime Dieu et qu’il déteste son frère, c’est un menteur. Mais celui qui marchande au Seigneur l’amour et la révérence — l’adoration — qui Lui sont dus en tant que notre Créateur et notre Père, se trompe aussi; et saint Jean fait clairement observer à celui qui refuse d’obéir à ses commandements, sous le faux prétexte que l’un d’eux est incompatible avec le service des hommes: à ceci nous reconnaissons que nous aimons les enfants de Dieu : lorsque nous aimons Dieu et que nous faisons ce qu’Il commande. Car tel est l’amour de Dieu : garder ses commandements. Et ses commandements ne sont pas pesants.

 

Peut-être en entendrez-vous beaucoup pérorer et inventer des théories, au nom de l’efficacité, voire même de la charité ! dans le but de rogner les marques de respect et d’hommage que l’on doit à Dieu. Tout ce qui tend à honorer le Seigneur leur semble excessif. Ne faites pas attention à eux : poursuivez votre chemin. Ces élucubrations se limitent à des controverses qui n’aboutissent à rien, si ce n’est à scandaliser les âmes et à empêcher l’accomplissement du précepte de Jésus-Christ : restituer à chacun ce qui lui appartient, pratiquer avec une délicate intégrité la sainte vertu de justice.

 

Gravons bien dans notre âme le devoir primordial de justice que nous avons envers Dieu, et que notre conduite en témoigne. Voilà la pierre de touche de la vraie faim et la vraie soif de justice, qui la distingue des clameurs des envieux, des aigris, des égoïstes et des avaricieux… Car refuser à notre Créateur et Rédempteur la reconnaissance pour les biens abondants et ineffables qu’Il nous accorde est la plus effroyable et la plus ingrate des injustices. Mais si vous vous efforcez vraiment d’être justes, vous aurez souvent présente à l’esprit votre dépendance à l’égard de Dieu — car qu’as-tu que tu n’aies reçu ? Vous vous remplirez ainsi de reconnaissance, et du désir de satisfaire ce Père qui nous aime jusqu’à la folie.

 

Alors, le bon esprit de piété filiale s’avivera en vous, et vous serez conduits à traiter Dieu avec tendresse. Quand les hypocrites mettront en doute le droit de Dieu à vous en demander tant, ne vous laissez pas tromper. Mettez-vous au contraire en présence de Dieu, sans condition, dociles tels l’argile entre les mains du potier, et confessez avec une totale soumission : Deus meus et omnia ! Tu es mon Dieu et mon tout. Et si d’aventure un coup inattendu vient à vous frapper, si les hommes vous causent une souffrance imméritée, vous saurez chanter avec une joie nouvelle: que la juste, que l’aimable Volonté de Dieu soit faite, exaltée par-dessus toutes choses. Amen.

 

Les circonstances du serviteur de la parabole, débiteur de dix mille talents, reflètent bien la situation où nous nous trouvons en face de Dieu : nous non plus, nous ne pouvons nous acquitter de la dette immense que nous avons contractée pour tant de bontés divines, et que nous avons accrue au rythme de nos péchés personnels. Même si nous luttons vaillamment, nous ne parviendrons pas à rendre équitablement au Seigneur tout ce qu’Il nous a donné en nous pardonnant. Mais la miséricorde divine supplée au-delà de toute mesure à l’impuissance de la justice humaine. Il peut, Lui, se considérer comme satisfait et nous remettre notre dette, simplement parce Il est bon et que sa miséricorde est infinie.

 

La parabole — vous vous en souvenez bien — s’achève par une seconde partie, qui est comme le contrepoint de la précédente. Ce serviteur, auquel on a pardonné une dette considérable, ne s’apitoie pas sur le sort d’un de ses compagnons qui lui devait à peine cent deniers. C’est là que se révèle la mesquinerie de son cœur. Personne, à proprement parler, ne lui refusera le droit d’exiger ce qui lui appartient. Toutefois quelque chose se révolte en nous et nous laisse entendre que cette attitude d’intolérance s’écarte de la vraie justice: il n’est pas juste que celui qui, il y a tout juste quelques instants, a été traité avec compréhension, faveur et miséricorde ne réagisse pas au moins avec un peu de patience envers son débiteur. Vous le voyez, la justice ne se traduit pas uniquement par la stricte observance des droits et des devoirs, comme dans les problèmes d’arithmétique, qui se résolvent à force d’additions et de soustractions.

 

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