Sous l’égide de ce pape, le christianisme n’est plus un culte, mais une morale

Lors d’une soirée exceptionnelle à Paris, Le Figaro a reçu Pierre Manent, professeur de philosophie politique, et Alain Finkielkraut, philosophe, écrivain, membre de l’Académie française, qui ont échangé durant près de deux heures. Outre la foi, ils ont également médité sur l’effacement de la matrice chrétienne dans l’Europe d’aujourd’hui. Le quotidien en a reproduit certains passages. Extrait :

Aujourd’hui, le pape François explique que l’Europe, par le passé, s’ est  trop souvent concentrée sur sa volonté de puissance en oubliant le message évangélique. Le pape fait parfois l’éloge d’un monde sans frontières et d’une forme de multiculturalisme. Pour ses contempteurs, le christianisme, qui était l’âme de l’Europe, en deviendrait le dissolvant. Que vous inspire cette apparente contradiction ? 

P. M. –  Dans une atmosphère sociale et morale où la religion chrétienne s’ est  renfermée dans les lieux de culte et où les fidèles ont perdu l’habitude de définir et de formuler l’objet de leur foi dans l’espace public, cet objet devient flou. Il se laisse alors envelopper dans cette religiosité qui forme ce qu’on peut appeler la religion civile de l’Europe, et même de l’Occident, à savoir la religion humanitaire, la religion de l’humanité. Celle-ci repose sur ce que Tocqueville appelait le  « sentiment du semblable ». La compassion pour  « l’autre homme »  devient l’affect social par excellence. On comprend que cet affect soit confondu avec l’amour du prochain commandé par le précepte évangélique. Les effets de ces deux dispositions sont pour partie semblables. Pourtant, considérées en elles-mêmes, ces deux dispositions sont profondément différentes.

Par la compassion, comme l’a très bien analysé Rousseau, je m’identifie à mon semblable souffrant, je me mets à sa place, mais bien sûr je sais bien que je ne souffre pas, et même, dit Rousseau, j’éprouve nécessairement, malgré moi, le plaisir de ne pas souffrir. La charité ne vise pas d’abord le semblable, mais  Dieu , qui  est  présent dans le pauvre, le malade, le prisonnier… Cela semble « moins humain » que la compassion, et ça l’ est , en effet, mais cela échappe au cercle de la ressemblance « trop humaine » . La charité surmonte, passe par-dessus les différences, mais elle ne les supprime pas. Sinon, la charité ne culminerait pas dans le commandement d’aimer nos ennemis – ceux avec qui il  est  impossible de s’identifier, pour qui il  est  impossible d’éprouver de la compassion. Je veux seulement marquer que la perspective chrétienne  est  toute différente de la perspective humanitaire. Celle-ci voit l’humanité se rassembler par la contagion irrésistible du sentiment du semblable. La similitude des hommes rendrait secondaires, finalement indifférentes, les différences entre les formes de vie des hommes. La charité chrétienne ne les juge pas secondaires ou insignifiantes. Comment pourrait-elle juger que les différences entre les religions sont sans signification véritable, et finalement sont indifférentes, alors que le seul principe véritable de l’unité finale des hommes réside pour elle dans le Christ ?

A. F. –  Sous l’égide de ce pape, le christianisme devient vraiment  « la religion de la sortie de la religion »,  pour parler comme Marcel Gauchet, et se confond avec le mouvement de la société moderne. Le christianisme n’est plus un culte, mais une morale : effacement de toute trace du divin au profit d’un  « humanisme de l’autre homme ». Je reprends à dessein le titre d’un livre d’Emmanuel Levinas. Humanisme de l’accueil de l’étranger, de l’ouverture à l’autre ; seulement, Levinas affirme que cet humanisme ne peut pas se réduire à l’amour parce que l’humanité n’ est  pas tout d’une pièce, et l’altérité non plus. L’humanité, c’ est  la pluralité humaine. Ainsi, des questions se posent : qui  est  mon prochain ? Qui  est  le prochain du prochain ?

« Il faut à l’amour,  dit Levinas,  la sagesse de l’amour. »

Avec la morale humanitaire dans laquelle se reconnaît et s’accomplit le néochristianisme, la sagesse de l’amour est congédiée. Le philosophe Gianni Vattimo formule précisément cette morale :

« L’identité du chrétien doit se concrétiser sous la forme de l’hospitalité, se réduire presque totalement à prêter l’oreille à ses hôtes et à leur laisser la parole. »

Qu’ est -ce aujourd’hui que le Vatican, sinon une ONG planétaire ? […]

Source : Sous l’égide de ce pape, le christianisme n’est plus un culte, mais une morale – Le Salon Beige

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